Le Moine de Saire
Le Moine de Saire appartient à la catégorie de ces êtres malfaisants qui cherchent à faire périr les voyageurs. Ce n’est pas sur les landes qu’il tend ses pièges. Il a pour domaine les bords de la mer et il abuse des sentiments généreux pour conduire les passants à leur perte.
Quand la tempête est violente, quand le vent mugit, quand les lames se brisent sur les rochers avec un épouvantable fracas en lançant dans les airs une pluie d’écume blanche, on entend parfois des cris lamentables sortis de la mer, des voix qui semblent implorer votre secours. Si l’on se dirige du côté opposé d’où ils paraissent provenir, on les entend tout à coup du côté opposé. Le cœur s’émeut.
On met un canot à la mer, on se jette à la nage. La voix vous entraîne de plus en plus au large : l’individu que vous croyez apercevoir, sombre pour reparaître plus loin…
Le mieux pour vous, c’est de regagner la côte, s’il en est temps encore. Le personnage dont vous avez entendu la voix, que vous avez cru apercevoir au-dessus des lames, c’est le Moine de Saire, un damné, qui n’a qu’un but, vous entraîner dans l’enfer à sa suite.
Le Moine de Saire n’est pas toujours dans l’eau. On le rencontre aussi sur le rivage, reconnaissable à son froc blanc. Il cause avec vous, il vous défie à la course, mais si vous acceptez, il vous entraîne peu à peu à la mer. Il se familiarise même parfois jusqu’à jouer avec vous aux dés, sous un déguisement, dans quelque cabaret de village. Ces jeux finissent toujours mal ; il vous fait boire surabondamment, par exemple, afin de vous noyer plus à l’aise, car il est plus méchant que les dames blanches de la Hague. Ce ne sont pas de simples espiègleries qu’il vous joue, il veut que vous mouriez afin de grossir à vos dépens le royaume de Satan, son patron.
Sur la cause de sa damnation, il court deux légendes. Suivant l’une, il s’agit d’un souhait imprudent accompli.
Le moine, suivant cette légende, était fils d’un riche propriétaire des bords de la Saire ; et son père, obligé de s’absenter, l’avait chargé de recevoir à sa place les redevances des fermiers. L’un des fermiers néglige en payant de réclamer un reçu ; le moine ne le lui offre pas, et plus tard le père réclame la somme au fermier.
Le fermier assure qu’il a payé ; le moine, qui a déjà dissipé l’argent, affirme qu’il n’a rien reçu.
- - Vous n’oseriez pas le jurer, dit le fermier.
- - Je le jurerai, dit le moine.
- - Eh bien ! Dites : Que le diable m’emporte à l’instant dans la mer si j’ai reçu cet argent.
Le père l’exhorte à réfléchir à nouveau.
- - Toutes les réflexions sont faites, dit le moine, qui ne veut pas reculer. Que le diable m’emporte à l’instant dans la mer si j’ai reçu cet argent !
Il n’avait pas fini de parler, qu’un grand bruit se fit entendre dans la cheminée, une main - on ne vit pas le corps - vint saisir le moine ; il disparut par le tuyau à suie - on ne l’a plus revu depuis qu’à l’état de vision.
Dans l’autre version, le moins aurait été le receveur, l’intendant, si l’on veut, du seigneur de Réville, dont les propriétés étaient traversées par la Saire.
Le seigneur de Réville vivait généralement loin de son domaine, guerroyant, s’amusant et ne reparaissant guère chez lui que lorsqu’il avait besoin d’argent. Sa femme au contraire restait dans le manoir, et pendant que le mari menait grand train dehors, elle menait grand train chez elle avec ses amis et avec le moine qui était en même temps son ami de coeur et caissier, le tout aux frais de l’absent.
Mais l’absent reparaît tout à coup, il lui faut de l’argent, il prouve au moine qu’il doit en avoir, et se montre très pressé. Or la caisse est vide. Le moine se désespérait. Il y a de quoi se donner au diable, pensait-il.
Le diable était aux aguets ; il se présente.
- - Tu as besoin d’argent, lui dit-il, j’en ai à ta disposition, seulement je ne le donne pas pour rien.
- - A quel taux prêtes-tu ?
- - Tu n’auras pas à me le rendre. Signe-moi seulement ce papier de ton sang.
Il présentait une feuille toute préparée.
- - Mais c’est mon âme que vous voulez, dit le moine après avoir lu.
- - Je te donne dix ans : pendant ce temps, tu auras de l’argent à ton gré. Signes-tu ?
Le moins signa, la papier et l’interlocuteur disparurent, mais il y avait un sac d’argent sur la table.
Le moins remit au seigneur ce qu’il demandait, et, le châtelain parti, la joyeuse vie reprit son train au manoir de Réville.
Le moine se proposait bien de rattraper le diable : la dernière année, il se convertirait, il ferait pénitence, il prierait la saint Vierge de s’intéresser à lui, et le pacte serait retiré des griffes du malin.
Le diable était plus malin que lui. Au bout de cinq ans, jour pour jour, il reparaît.
- - Je t’attends, lui dit-il.
- - Vous m’avez promis dix ans !
- - Je te les ai donnés. En enfer, les nuits comptent pour des jours. Tu es théologien, et tu ne sais pas cela ! Suis-moi.
Le moine eut beau protester, le diable l’emporta. Mais par tolérance, et en souvenir du bon nombre d’âmes qu’il lui avait fait gagner en menant joyeuse vie, il lui accorda de revenir sur terre pendant les nuits d’orage à condition de faire bonne chasse au profit de l’enfer. Le moine jusqu’à présent s’acquitte consciencieusement de son office.
Description:
Cette légende de Réville (Val de Saire - Cotentin - Manche) a été transcrite par Jean Fleury en 1883 dans l'ouvrage Littérature orale de la Basse-Normandie.
Pays:
Catégories: * Traditions orales
Type: text
Créé le : 13/11/2025
Modifié le : 13/11/2025
Thématique liée : Mythes et légendes de Normandie
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